| Patrick Moriau DEPUTE - BOURGMESTRE VISION INTERNATIONALE |
Intervention de M. Patrick MORIAU, Vice-Président de la Commission des Relations extérieures de la Chambre des représentants de Belgique
4ème Colloque Paris-Berlin
Strasbourg, vendredi 8 avril 2005
Messieurs les Présidents,
Cher(e)s Collègues,
Mesdames, Messieurs,
Je voudrais tout d’abord vous remercier pour votre accueil et vous dire que c’est avec un réel plaisir que je prends la parole aujourd’hui, dans les locaux du Parlement européen, à Strasbourg, dans le cadre de ce 4ème Colloque Paris-Berlin.
Votre invitation à associer à vos délibérations des représentants d’autres parlements nationaux de l’Union européenne afin de faire le point, un an après l’élargissement de l’Europe, de 15 à 25 Etats membres, sur le rôle du couple franco-allemand dans une Europe élargie, est des plus pertinentes. Le dernier élargissement de l’Europe et le processus de ratification actuellement en cours du projet de Traité établissant une Constitution pour l’Europe sont, en effet, des événements à la fois historiques et politiques d’une importance capitale pour l’avenir de l’Union européenne au sein de laquelle le couple franco-allemand a toujours joué un rôle de premier plan en impulsant un grand nombre de réformes institutionnelles.
Alors qu’un nouveau chapitre de l’histoire de l’Union s’écrit, il me semble opportun de s’interroger à la fois sur la présence et l’influence actuelles de la France et de l’Allemagne et leur capacité à faire entendre leur voix, c’est-à-dire à peser, comme elles l’ont toujours fait, sur le cours de la construction européenne et sur une possible articulation de leurs actions avec leurs partenaires européens.
La France et l’Allemagne constituent-elles toujours un couple modèle ?
La plupart des couples connaissent des moments de parfaite entente, mais aussi parfois des périodes de mésentente ou de morosité ! Il en va de même en politique, me semble-t-il, du couple formé par la France et l’Allemagne. Malgré les soubresauts qui rythment, depuis quelques années, les relations franco-allemandes, le couple tient bon et exerce toujours une réelle capacité d’attraction sur bon nombre de pays membres de l’Union européenne dont les pays du Benelux auquel la Belgique appartient.
Aux yeux de la Belgique, Etat fondateur de la Communauté européenne, qui figure parmi les plus européens des membres de l’Union actuelle, l’alliance franco-allemande est davantage perçue comme un facteur de rapprochement qu’un sujet de méfiance même si, à certaines occasions, le couple franco-allemand n’a pas toujours répondu aux attentes que certains de ses partenaires, dont le Benelux, nourrissaient à son égard, alimentant de ce fait une certaine déception.
La Belgique a bien souvent trouvé dans son arrimage au couple franco-allemand bien plus d’avantages que d’inconvénients. Les propositions de réforme de l’architecture institutionnelle de l’Union proposées par le Benelux, dans le cadre de mémorandums communs soumis aux Conférences intergouvernementales, ont toujours, dans une large mesure, trouvé un écho favorable auprès de la France et de l’Allemagne.
Inversement, les propositions franco-allemandes ont souvent été accueillies avec un a priori favorable par les pays du Benelux et la Belgique en particulier.
Les interrogations sont souvent identiques, les réformes proposées largement partagées.
Ainsi, la contribution franco-allemande relative à l’architecture institutionnelle de l’Union, soumise en 2003 à la Convention sur l’avenir de l’Union européenne, a fait l’objet d’une prise de position des premiers ministres et ministres des affaires étrangères du Benelux. Ceux-ci ont tenu à souligner que « les partenaires du Benelux partagent le souci de l’Allemagne et de la France de garantir l’efficacité et le caractère démocratique de l’architecture institutionnelle de l’Union afin que cette dernière puisse également, après l’élargissement, réaliser ses objectifs ».
Dans ce même texte, le Benelux souscrit aux propositions franco-allemandes relatives à la création d’un ministre des affaires étrangères de l’Union et à leurs observations concernant e renforcement de la PESC, tout en soulignant l’impulsion précieuse donnée aux travaux de la Convention, par cette contribution franco-allemande.
Dans une interview parue dans le Monde, le 31 octobre 2002, l’ancien Ministre belge des Affaires étrangères, Louis Michel, actuel Commissaire européen en charge du développement, faisait observer que « La France et l’Allemagne sont beaucoup plus rassurantes pour les Européens, à la fois sur le plan de l’intégration européenne, de la méthode communautaire, ainsi que sur le fait de savoir ce qui est bon pour l’Europe, que lorsqu’elles sont absentes ».
Lorsque l’on se penche sur les relations franco-allemandes, l’on évoque souvent De Gaulle Adenauer et surtout la période faste au cours de laquelle le tandem Helmut Schmidt Giscard d’Estaing ou celui composé d’Helmut Kohl et de François Mitterand s’attelaient avec passion mais aussi avec beaucoup de lucidité à l’œuvre d’unification européenne. Il est vrai que, sous leur conduite, la France et l’Allemagne ont renoncé à beaucoup d’aspects de souveraineté nationale. L’exemple le plus frappant est l’abandon, par l’Allemagne, du Deutsche mark, monnaie de référence en Europe, au profit d’une monnaie européenne entre les mains de la Banque centrale européenne et non plus de la Bundesbank.
Le rôle moteur, joué à cette époque, par le coupe franco-allemand est indéniable. Il est vrai que les prédécesseurs du Président Chirac et du Chancelier Schröder étaient davantage des Européens « de cœur » peut-être et moins des Européens « de raison ». A la ferveur européenne a désormais fait place l’intérêt bien compris de chacun des deux partenaires. Le combat récent mené par l’Allemagne, avec le soutien de la France, en vue d’assouplir les procédures pour déficit excessif dans le cadre du Pacte de stabilité et de croissance, dont elle est à l’origine, illustre cette tendance. Toutefois, dans une Europe à 12 ou à 15, qui ne s’était pas encore étendue vers l’Est, les deux grands Etats fondateurs que sont la France et l’Allemagne avaient une présence nécessairement moins diluée qu’à 25. A la suite de l’élargissement du 1er mai 2004, le rapport de force entre grands et petits pays s’est creusé au détriment des grands. Néanmoins, le trait marquant qui, à mes yeux, caractérise la politique européenne du gouvernement allemand et dans une moindre mesure celle de la France est la continuité, ou, pour le dire autrement, l’absence de rupture dans son engagement européen même si, dans la pratique, cet engagement est moins volontariste ou spectaculaire qu’auparavant. Ainsi, lors du Sommet européen de Pörtschach, les 24 et 25 octobre 1998, le chancelier allemand, Gerhard Schröder, nouvellement entré en fonction, a tenu dès l’abord à assurer ses collègues, chefs d’Etat et de gouvernement, que le nouveau gouvernement allemand s’en tiendrait à la traditionnelle politique allemande européenne et étrangère qui a fait ses preuves dans la tradition de tous ses prédécesseurs et surtout du chancelier Kohl. Lors de ce même Sommet, le chancelier plaidait pour la poursuite du processus d’élargissement sans permettre que l’on doute de l’engagement de l’Union européenne face à cette grande responsabilité. Il appelait également ses collègues à poursuivre leurs efforts en vue de parvenir à davantage de démocratie en Europe, à un processus décisionnel plus compréhensible et plus transparent. Plus à terme, le chancelier considérait nécessaire de faire précéder les traités européens par une Charte des droits fondamentaux.
Peut-on affirmer avec autant de force l’engagement européen de l’Allemagne ?
Enfin, lors de ce même Conseil européen informel de Pörtschach, les chefs d’Etat et de gouvernement marquèrent leur accord sur la proposition visant à accorder, lors du Conseil européen de Vienne, quelques semaines plus tard, le titre de citoyen d’honneur de l’Europe au Chancelier Kohl, en guise de remerciements pour ses actions en faveur de la construction européenne, au cours des 16 dernières années.
Les mésententes suscitées par le Conseil européen de Nice en 2000 et le financement de la politique agricole commune, ont mis en lumière un engagement européen empreint de davantage de réalisme. La capacité à forger des compromis et à surmonter les différends, est plus laborieuse qu’auparavant. Or, si la passion est souvent contagieuse, le réalisme l’est moins.
La force d’entraînement de l’axe Paris-Berlin apparaît moins vigoureuse que lors des années 90.
Les « Européistes » convaincus reprochent actuellement à la France et à l’Allemagne un certain manque d’audace et d’enthousiasme créatif. Nous avions déjà pu constater cette situation à l’époque de la guerre civile en ex-Yougoslavie dans les années 90.
Joachim Bitterlich, ancien Conseiller du Chancelier Kohl, souligne dans un ouvrage récent intitulé « France-Allemagne : mission impossible ? Comment relancer la Construction européenne », que « la relation franco-allemande n’a jamais été conçue comme exclusive. Au cœur de ces initiatives bilatérales se cachaient le plus souvent un noyau européen et une orientation européenne : inviter les autres à suivre leur exemple, à se joindre à eux. C’est précisément là que résidait la force de l’action franco-allemande ».
C’est vrai les générations ont changé …. Le fondement même de la création de l’UNION à savoir la paix s’est installé dans le confort paisible quand il n’est pas oublié.
Mais force est de constater que si le couple franco-allemand ne prend pas une série d’initiatives, le moteur européen a tendance à « monter moins vite dans les tours ». Or, à mesure que l’Europe s’élargit, le besoin de voir une série de pays prendre l’initiative je songe également au Benelux s’accroît.
Au difficile équilibre entre le Nord et le Sud de l’Europe est venu s’ajouter, à la suite de l’élargissement, un nouvel équilibre, aussi délicat à maintenir, entre l’Ouest et l’Est de l’Union.
Les débats actuels sur les perspectives financières 2007-2013, le projet de directive sur les Services, celle relative à l’aménagement du temps de travail, sont autant de dossiers qui traduisent une polarisation « géo-politique » grandissante du débat européen.
Les résultats fort tranchés du vote de la résolution du Parlement européen sur le programme de travail de la Commission pour 2005 reflètent bien cette tendance.
En matière de politique étrangère, les prises de position de la France et de l’Allemagne relatives à une intervention militaire en Irak, que personnellement je partage, ont certes suscité un vaste courant de sympathie auprès de l’opinion publique en Europe, mais ont aussi révélé une polarisation, pour ne pas dire une fracture, au sein de l’Union européenne entre les Européens convaincus et les tenants d’une approche plus atlantiste.
La création d’un nouvel axe, l’axe AIE comme je l’ai appelé (Angleterre Italie Espagne), axe éphémère certes mais suivi par de nouveaux états membres (pas encore entrés d’ailleurs à l’époque) doit nous interpeller.
Dans une Europe à 25, qui d’ici quelques années pourrait être composée de trente Etats membres, il me paraît évident qu’il faudra mettre en place des coopérations plus étroites entre des groupes de pays dans certains domaines et notamment en matière de politique de défense et de sécurité.
Le couple franco-allemand pourrait jouer un rôle moteur dans la mise en œuvre de coopérations renforcées auxquelles les pays du Benelux sont largement favorables.
Je souhaiterais conclure mon intervention, en vous livrant quelques réflexions quant à la fonction « exemplative » du couple franco-allemand. Comme l’a fait observer Jeremy Rifkin, dans son essai intitulé « The European Dream », la Communauté européenne est le seul espace transnational à s’être créé sur un modèle de réconciliation celui du couple franco-allemand. Toutes les extensions territoriales, tous les grands empires de l’Histoire se sont construits sur des conquêtes, des expansions militaires ou des guerres, sauf notre modèle européen basé lui sur le dialogue et la concertation. Ce projet de paix et de prospérité qui repose sur une démarche librement consentie, initiée par deux Etats qui au 19ème et au 20ème siècle se sont livrés à des guerres fratricides, constitue une source de réflexion et une référence qui pourrait utilement inspirer des initiatives dans d’autres régions du monde.
Je songe ici au Moyen-Orient où l’Europe joue, depuis 1973, un rôle de pionnier en avançant des idées qui, par la suite, sont bien souvent reprises par les Etats-Unis et Israël, mais sans ce pragmatisme qui fait notre force et qui a permis de vaincre la haine comme le disait ce matin mon collègue Loïc Bouvard. Je sais d’ailleurs qu’il existe un projet de recherche sur la question mené par l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg.
Il serait également utile que l’Allemagne participe pleinement, à l’instar de la France, au processus de Barcelone. Le partenariat euroméditerranéen constitue, à mes yeux, un impératif politique et historique aussi important que ne le fut l’élargissement de l’Europe aux pays d’Europe centrale et orientale et je dirais même aujourd’hui indispensable à notre action sous peine de consentir à ce choc des civilisations voulu par d’aucuns.
Membre de l’Assemblée parlementaire euroméditerranéenne, dont la première session plénière s’est tenue au Caire les 16 et 17 mars 2005, je mesure toute l’importance de la rive sud de la Méditerranée pour la stabilité en Europe et dans le monde. La lutte contre le terrorisme ou l’immigration clandestine de même que le développement socio-économique de la région ou le renforcement de la démocratie sont autant de défis qu’il convient de relever. Il serait bon que l’Allemagne manifeste un intérêt plus marqué pour cette région du monde en particulier au sein de cette nouvelle assemblée.
Aux nationalismes passés et présents, il n’y a pas d’autre réponse que la poursuite d’un projet mobilisateur commun : l’intégration européenne à finalité politique en tant qu’espace de valeurs de liberté, d’égalité, de tolérance, de justice, de paix et de stabilité.
Au cœur même de ce projet, le couple franco-allemand de par son passé et son statut de membre fondateur, a une responsabilité particulière voire primordiale à jouer. Sa stabilité est une condition nécessaire afin que l’Europe puisse jouer un rôle politique à la mesure de ses ambitions dans la société globalisée qui caractérise le monde d’aujourd’hui.
Face à l’unilatéralisme des Etats-Unis, l’Europe se doit de peser davantage sur la scène politique internationale en mettant en exergue les valeurs et les bienfaits du multilatéralisme. Comme l’a fait observer le journal « Die Zeit » le 4 janvier 2003 : « …S’ils laissent dépérir l’Union européenne, ni la France ni l’Allemagne ne pourront tenir tête aux menaces globales, et dans le meilleur des cas nous devrons alors nous reposer sur la surpuissante Amérique. Bien sûr nous glisserions alors dans le rôle insignifiant et sans recours d’Athènes du temps de l’Imperium Romain ».
Ce n’est pas de l’antiaméricanisme, c’est un constat réaliste qui doit nous amener à plus d’audace pour plus d’Europe. Pour mobiliser sur un projet enthousiaste : « L’European Way of Life ». L’European Dream, comme le dit Jeremy Rifflein qui lui défend la thèse que la vision européenne pourrait devenir le modèle mondial de référence mais rappelons nous cette phrase de J. Delors « On ne peut pas tomber amoureux d’un seul marché économique » et j’ajouterai aussi performant soit-il.
Patrick MORIAU