Patrick Moriau
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Interpellation de Monsieur Patrick MORIAU, Député, au Ministre des Affaires étrangères, Monsieur Louis MICHEL, au sujet d’une possible intervention militaire américaine en Irak

 

 

Monsieur le Premier Ministre,
Monsieur le Vice-Premier Ministre,


S’il est vrai que, quels que soient les propres choix du gouvernement concernant l’Irak (choix jusqu’ici exprimant clairement une saine réticence, voire une hostilité, à l’encontre d’une participation à une action militaire contre le régime de Saddam Hussein) la Belgique se doit de rencontrer les droits et devoirs vis-à-vis d’un allié. Il n’en reste pas moins que l’inquiétude quant une participation militaire belge dans les éventuelles opérations sur le terrain reste bien présente en l’esprit de chacun.

Nous devons clarifier notre position en refusant toute logique de guerre ou toute dérive sécuritaire et en militant plutôt pour une réelle solidarité internationale profondément ancrée dans les valeurs de droits, de légalité internationale et pourvoyeuse de solutions diplomatiques et démocratiques et aller jusqu’au bout de toutes les voies pacifiques.

Le seul concept de « guerre préventive » ne peut, à lui seul, cacher les réels objectifs américains, dont le manichéisme simpliste n’a d’égal que la mauvaise foi affichée. L’on commence à s’en apercevoir.

En regard de ces considérations, il est souhaitable que nous continuions à privilégier la recherche de solutions diplomatiques aux situations de crises au sein des Nations Unies. L’ONU est l’enceinte où le problème doit être débattu. Soutenir les initiatives belliqueuses de certains reviendrait à mettre à mal les principes fondateurs de la Charte des Nations Unies, soit celui de la collégialité et du non-recours à la force tel que mentionné en son article premier. Dire cela ne relève pas de l’anti-américanisme – au contraire – même si les manipulations médiatiques de Monsieur Bush, comme de nombreux faits incontestés en attestent, doivent être dénoncées. Car où sont les preuves dont l’existence ne faisaient aucun doute avant les missions d’inspections.

Le problème irakien ne porte que sur une question de désarmement dans le domaine des armes de destruction massive et constitue un contentieux qui concerne la paix et la sécurité internationale. S’il advenait que l’Irak possède des armes de destruction massive, celles-ci devraient être éliminées parce qu’elles représentent un danger pour l’ensemble d’autres pays. La résolution 1441 de l’ONU doit être appliquée et les inspecteurs doivent avoir toute liberté pour agir. Si cette liberté devait être compromise, seul le Conseil de Sécurité serait habilité à prendre de nouvelles décisions. Dans tous les cas, la légalité internationale est essentielle si nous voulons assurer un minimum de stabilité internationale. Dans ce cadre, l’ONU, qui a réussi à imposer la visite sans conditions de ses inspecteurs puis la résolution 1441, ne pourrait-elle imposer un processus démocratique en Irak et à cet égard le rôle de la diplomatie européenne et le vôtre, Monsieur le Vice-Premier Ministre, peuvent être déterminants, j’en suis sûr.

Au vu des éléments précités, mais également au vu de l’usage de nos infrastructures par l’armée américaine, je souhaiterais que le Ministre réaffirme, ou plus exactement, redessine, les réels contours de nos engagements et de nos accords d’exécution conclu dans le domaine militaire, et plus exactement lors d’opérations menées en temps de crise ou de conflit, avec les Etats-Unis.

En effet, les objectifs stratégiques concrets tels la recherche d’un approvisionnement pétrolier sûr et à prix plus que « raisonnable », tels la recherche d’un équilibre des forces dans le Golfe davantage favorable aux Etats-Unis. 112 milliards de barils en réserve d’un pétrole le moins cher et de la meilleure qualité du monde, cela prévaut sur toutes les considérations morales.

La stratégie mouvante des Etats-Unis ces 20 dernières années le démontre clairement ainsi que, entre autres, le lieutenant-général Bricquemont le développait hier dans la Libre Belgique. En outre, si tel était le cas, vous me permettrez de constater un peu cyniquement qu’il serait curieux de voir les Etats européens participer à une guerre qui vise avant tout à éliminer économiquement et stratégiquement de la région l’influence qu’ils y exercent encore.

Non, on le sait, personne n’est dupe. L’enjeu en Irak n’a rien à voir avec la lutte contre le terrorisme ou pour les droits de l’Homme. Par ailleurs, toute guerre contre le terrorisme n’est pas une valeur absolue. A fortiori, lorsque le « double standard » devient une règle absolue privilégiant les relations avec certains Etats pourtant peut-être bien plus dangereux ou moins respectueux des règles internationales que d’autres et sur lesquelles le silence est prodigieux.

Les droits fondamentaux acquis au cours des luttes démocratiques de ces deux derniers siècles reposent sur un socle de valeurs qui limite l’usage de la force, en ce compris dans le combat contre le terrorisme. C’est pour la défense des libertés publiques et des droits de l’Homme que nous combattons les organisations intégristes. Cet objectif nous interdit d’accorder un blanc-seing à la force. Il convient donc de ne pas se laisser emporter par une quelconque dérive de « guerre morale ». A cet égard, l’appel des 150 spécialistes de droit international paru ce jour sous le titre « le recours unilatéral à la force est interdit par le droit international » est éloquent.

En outre, que se passerait-il après une intervention militaire, probablement démesurée ?

Nous sommes en droit de redouter qu’une intervention militaire sur les terres irakiennes ne provoque une situation bien plus grave que celle qui prévaut actuellement pour la population irakienne, le Moyen-Orient et la sécurité internationale car les risques de recrudescence du terrorisme international sont bien évidemment ennuyeux.

Selon un récent rapport des Nations Unies, il faudrait s’attendre à 500.000 victimes et à 1.5 millions de réfugiés dont un million hors Irak, là doit être notre première préoccupation. A fortiori quand il s’agit d’une population exsangue par 10 ans d’un embargo odieux dont la communauté internationale doit, qu’elle le veuille ou non, assumer la responsabilité.

Monsieur le Ministre pourrait-il également me confirmer que la position belge en ce dossier ne risque pas de fluctuer sous la simple pression de l’administration américaine ? J’ose encore espérer en une solution diplomatique et pacifique de la crise actuelle. Je sais le Ministre capable d’user à bon escient sa capacité de dialogue. Il importe de générer une volonté diplomatique commune sur la scène internationale. Je reste persuadé que nous ne devons cesser d’œuvrer dans les enceintes internationales pour que soit épuisé l’ensemble des voies de recours possibles avant d’envisager une quelconque épreuve de force. Au-delà des musculations préelectoralistes et des querelles politiciennes, ayons à l’esprit d’autres enjeux de cette guerre : l’existence même des Nations Unies, sa viabilité, sa crédibilité. Mais c’est aussi l’idéal de l’Europe construite sur des valeurs de paix, de justice, d’humanisme déjà mis à mal lors de la guerre en Ex-Yougoslavie.

Aussi, Monsieur le Ministre, en conclusion, je me permettrai d’insister encore sur le fait que nous nous devons de dire non à la guerre et donc en refusant fermement d’envisager que des soldats belges puissent participer à la croisade irakienne si elle devait se produire.

Je vous remercie.