| Patrick Moriau DEPUTE - BOURGMESTRE L'IRAK |
DEBAT D’ACTUALITE A LA CHAMBRE DES REPRESENTANTS
SUR LA GUERRE EN IRAK
Intervention de Patrick MORIAU, Député Fédéral
20 mars 2003
Monsieur le Ministre,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Chers Collègues,
Il est désormais évident que les responsables de l’administration Bush voulaient cette guerre : pour des raisons énergétiques certainement, pour des raisons liées au traumatisme des attentats horribles du World Trade Center peut-être, pour des raisons de démocratie, j’en doute, pour lutter contre le terrorisme, ça ne tient pas parce qu’ils avaient décidé que dans le cadre de la globalisation, ils veulent s’imposer en tant que gendarmes du monde.
Depuis belle lurette, cette vision « unilatéraliste » du monde a pris le pas sur l’option multilatérale qui constituait la base de nos institutions et nos règles de droit international.
Déjà, lors du conflit dans l’ex-Yougoslavie, le scénario avait été en quelque sorte répété, lorsque Belgrade avait été bombardée dans les mêmes circonstances sans l’aval des Nations Unies, à l’époque dans l’indifférence ou presque.
Depuis lors, les dénonciations par l’administration américaine :
- protocole de Kyoto
- traité ABM sur les missiles balistiques
- la cour pénale internationale
- traité sur les mines antipersonnel
- protocole sur les armes biologiques
- accord sur les armes de petit calibre
- traité sur l’interdiction totale des armes nucléaires
- et même les conventions de Genève sur les prisonniers de guerre pour ce qui concerne les détenus du bagne de Guantanamo.
Cette liste constitue autant d’exemples de cette nouvelle vision dans le chef des responsables US quant aux relations internationales.
La crise irakienne ne sera qu’un exemple de plus. Car je suis convaincu, et nous sommes nombreux, qu’une solution diplomatique voire politique était encore envisageable lorsque l’ultimatum des Açores a été posé dimanche dernier.
Mais, dès le départ, les « dés étaient pipés » pour utiliser des termes « de jeu » que Monsieur Bush semble affectionner.
Entendons-nous bien ! Malgré une désormais vision manichéenne du monde, je n’ai jamais entendu aucun propos de la part de quiconque dans cette enceinte et en particulier de moi-même quant à un soutien à Saddam Hussein dont on connaît l’histoire, au contraire mais n’oublions pas qu’il fut en son temps, malgré son histoire, un grand allié de la communauté occidentale et en particulier des politiques US.
La vérité a ses droits même s’il semble que la notion de tyran évolue dans le temps et en fonction des intérêts des uns et des autres. Mais encore une fois, s’il n’y a pas de doute quant à la terreur dictatoriale du régime de Bagdad, dois-je répéter que dans la région, il n’existe aucune démocratie, et que pas une ligne dans la résolution 1441 n’abordait le problème du régime de Saddam Hussein ni la volonté d’instaurer la démocratie en Irak.
Aujourd’hui, je suis triste et révolté :
- parce que ce débat, de la manière dont il se déroule en de telles circonstances, me choque
- parce que 70% des pays de la planète et 80% des opinions publiques étaient radicalement hostiles à la guerre de Bush. Il n’en fut guère tenu compte.
- Parce qu’il était encore possible et vous l’avez dit Monsieur le Premier Ministre de réussir par la voie diplomatique (il faut souligner l’excellent travail de Messieurs Blix et Al Barabei qui ont désarmé plus en trois mois que 12 ans d’embargo). Un programme de désarmement sous l’égide des inspecteurs de l’ONU était possible, Monsieur Blix l’a certifié
- Parce que je reste convaincu que même une voie politique si ténue soit-elle était possible afin de renverser le régime de Saddam Hussein
- Parce que les Etats Unis, pays démocratique respectable, s’est joué de l’intelligence des peuples notamment par la présentation de soi-disant preuves quasi toutes réfutées et par une manipulation outrancière non seulement de l’information mais aussi des règles de droit international sans oublier l’utilisation de l’insulte à l’égard de ceux qui ne pensent pas comme eux.
Les événements du 11 septembre 2001 tout horribles, tragiques, scandaleux qu’ils soient et la lutte à mener contre le terrorisme ne peuvent tout permettre.
Je suis triste parce que derrière les nouveaux vocables « guerre propre », « dommages collatéraux » ou « frappes chirurgicales » il y a toujours des milliers de victimes, en majorité des femmes et enfants, qui après une dictature, deux guerres atroces et 12 ans d’embargo (qui fut une honte pour la communauté internationale) vont subir un déferlement de ce qu’on appelle désormais des bombes intelligentes.
Comme ce fut le cas dans l’abri d’AMIRIYA à Bagdad le 13 février 1991 ou à HALABJA en région kurde en 1993.
Monsieur le Premier Ministre,
Messieurs, Mesdames les Ministres,
Chers Collègues,
Courageusement, la Belgique avec la France, avec l’Allemagne et avec d’autres a mené un combat cohérent pour le respect des règles internationales. Elles ont été bafouées, nous n’avons pas à rougir de ce combat, bien au contraire ! Cela nous invite à être d’autant plus vigilants !
Parce qu’elle ne croit plus en une conception multilatérale du monde, l’administration Bush a pris le risque d’une guerre illégitime au mépris du droit international au risque d’embraser toute une région et de provoquer un choc civilisationnel (les manifestations au Caire en ce moment sont déjà révélatrices).
Il faudra dès lors reconstruire non seulement en Irak mais à l’échelon de l’Europe, de la planète pour un monde basé sur le respect et le dialogue entre les peuples, un monde soumis à l’état de droit et non à la loi de la jungle. Il faudra combattre pour ces institutions aujourd’hui méprisées qui pourtant font l’honneur de l’humanité.
En attendant, je ne peux que souhaiter que cette guerre se termine le plus vite possible et qu’elle fasse le moins de victimes possible et évitant, hélas j’en doute, une catastrophe humanitaire.
Certes, nous aurons droit à des tas d’informations bidonnées, cela a déjà commencé ! Je suis même sûr qu’on découvrira de l’Antrax dissimulé, mais par qui ?
Et les G.I. pourront entrer dans Bagdad avec colliers de fleurs et drapeaux étoilés offerts à la population par les sociétés de communication si efficaces comme ce fut le cas au Koweit en 1991 ou dans d’autres lieux.
Même la guerre de communication n’est pas propre. Et je pense qu’en ce moment notre devoir est de mettre tout en œuvre pour que celle de l’humanité le soit. Nous sommes bien entendu à vos côtés.