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| Patrick Moriau DEPUTE - BOURGMESTRE |
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MES COUPS DE GUEULE Les Cahiers d’un Commissaire |
« Beaucoup savaient, mais personne ne voulait savoir … »
Anonyme
C’est une citation reprise dans le livre « Les Cahiers d’un Commissaire » de Serge Kalisz et Patrick Moriau paru aux Editions Luc Pire en 1997.
Introduction
Ce livre retrace le parcours d’un « commissaire ». Non pas un commissaire de police. Un commissaire parlementaire ! Patrick Moriau, député socialiste de Charleroi et bourgmestre de Chapelle-lez-Herlaimont. Un des membres de la Commission Dutroux. Le vice-président même de cette commission d’enquête parlementaire chargée d’examiner la manière dont l’enquête, dans ses volets policier et judiciaire, a été menée dans l’affaire Dutroux-Nihoul et consorts.
Bref, un homme qui, pendant de longues semaines et sous l’œil scrutateur de centaines de milliers de gens rivés à leur écran de télévision, s’est plongé, avec sa tête et ses tripes, au cœur de l’un des plus retentissants échecs policiers de l’histoire du pays.
Mais l’homme aussi qui après avoir, de par ses anciennes fonctions de secrétaire général du PS, été entraîné indirectement dans la tourmente des affaires de financement des partis qui secouent actuellement la famille socialiste s’est mis en congé de la Commission. « Pour ne pas entraver ses travaux ! » « Pour ne pas la mettre en péril ! » « Pour ne pas prêter le flanc à la facile critique politique. »
Bref, un des hommes dont le visage, barbe et chevelure grisonnantes dominant une bouille de bon vivant, a fait ces derniers mois le tour de la planète médiatique, étant chargé avec ses pairs d’une double mission on ne peut plus périlleuse :
- établir la clarté sur l’enquête (échec interdit !) ;
- rendre la confiance dans les institutions (échec interdit !).
Ce bouquin se veut donc une sorte de carnet de bord. Peuplé d’interrogations et de constatations, de révélations évidentes et d’émotion intense, il est d’abord le journal de Patrick Moriau, son vécu tout au long de l’existence de cette commission d’enquête. Première expérience du genre en Belgique : par son pouvoir d’enquête, par la publicité des débats et surtout … par sa cohésion bousculant bien des clivages politiques ou linguistiques.
A travers le regard du commissaire, au départ plus habitué à légiférer ou à régler des problèmes de société qu’à se plonger dans les arcanes du monde judiciaire, on revit les séances de la commission d’enquête. Les moments d’une profonde intensité comme les épisodes plus légers, les techniques d’interrogatoire comme les pressions en tous sens, les fuites et les « révélations journalistiques » comme les relations entre commissaires, les liens des uns avec les autres comme les mensonges révélés après plusieurs auditions, les aspects humains comme policiers, les tentatives de récupération politique comme les conclusions déposées devant l’ensemble des parlementaires …
A travers ce regard, le livre pose en réalité un double éclairage. Il est d’ailleurs conçu en deux volets. Le premier se veut un parcours de l’enquête policière à la lumière de l’enquête parlementaire. Des méfaits commis par Marc Dutroux au cours des années 80 à la découverte des corps de Julie et Mélissa en ce mois d’août 1996, de la « thérapie » suivie par Dutroux à l’aube des années 90 aux réunions dans le cabinet de la juge d’instruction chargée du dossier Julie et Mélissa, de l’opération Othello à la réaction du parquet de Charleroi, de la « logique » de l’adjudant de gendarmerie Lesage aux communications (ou non-communications) avec la juge d’instruction Doutrèwe, des révélations d’informateurs aux perquisitions … rien ne manque des faits essentiels.
Tout (presque tout !) a été passé au crible de la Commission parlementaire. Tout se retrouve dans ces pages. Date après date, P.V. par P.V. ou plutôt bien souvent absence de P.V. après absence de P.V. -, réunion après réunion, fax après fax, on suit à la trace la chronique d’une enquête qui a lamentablement échoué. On traque, par commission d’enquête parlementaire interposée et en suivant le guide Patrick Moriau, les faits et gestes de policiers, gendarmes et magistrats qui aujourd’hui, à tort ou à raison, se retrouvent pointés du doigt par la vindicte populaire.
Puis, seconde partie l’essentiel même de ce carnet -, on se plonge dans les travaux proprement dits de la Commission d’enquête parlementaire. Audition après audition, témoin après témoin, confrontation après confrontation, jour après jour, défilent tous les travaux et les interrogations de la Commission. Et inévitablement, on en vient aux conclusions. Conclusions officielles. Mais aussi et surtout conclusions du commissaire Patrick Moriau. Un commissaire écarté, à tor t ou à raison, de ces conclusions officielles … malgré des tentatives officieuses pour le ramener « au bercail ».
Au bout du compte et des pages, via ce journal, ce sont donc tous les dysfonctionnements, les carences, les errements, les erreurs, les conflits de personne et de services, les légèretés de certains enquêteurs, l’inhumanité d’autres, les rétentions d’informations capitales, l’angoisse des parents, les dissimulations, les visées personnelles, les drames, les questions de bon sens, les invraisemblances et mensonges de l’affaire Dutroux qui remontent brutalement à la surface. Flash-back …
Jeudi 15 août 1996 : bulletin d’information après bulletin d’information, les ondes radiophoniques puis télévisées propagent la nouvelle. Sabine et Laetitia ont été libérées sur les indications d’un certain Marc Dutroux, voleur et violeur notoire. Par la gendarmerie ! A l’époque, personne ne prête vraiment attention à la couleur des uniformes s’exhibant devant les caméras des télévisions accourues de tous côtés. Plus tard, bien plus tard, il en ira autrement.
En attendant, en cette pesante journée d’un mois d’août guère ensoleillé, la Belgique se réveille partagée entre deux sentiments. D’un côté la joie, le bonheur d’assister presque en direct télévisé à la libération de Sabine et Laetitia. Les larmes, l’émotion des retrouvailles. D’un autre côté, l’angoisse, l’anxiété face aux visages profondément marqués de ces deux gamines visiblement traumatisées et apeurées.
Et puis aussi, cette boule au ventre. Car au-delà de l’excitation du moment et de la colère sourde et instinctive qui pointe en bien des gens, au-delà des polémiques qui ne manqueront pas de naître prochainement, au-delà des débats passionnés et des discussions de café, au-delà des jugements sur le travail des uns et des autres, au-delà de la vindicte populaire exprimée à l’encontre d’un homme, Marc Dutroux, pointé comme l’hydre à mille têtes, au-delà de tout, donc, un espoir renaît. Chacun en est persuadé au fond de lui-même. D’autres enfants disparus vont être retrouvés. Dans l’esprit de tous, cela ne fait pas de doute : après Sabine et Laetitia, « on » va retrouver Julie, Mélissa, A, Eefje et d’autres encore … Chacun en est intuitivement persuadé.
Samedi 17 août 1996 : le choc. Julie et Mélissa sont retrouvées. Mortes. Enterrées depuis des mois dans un jardin d’un bâtisse sinistre d’un village jusque- là discret : Sars-la-Buissière. Très vite, la nouvelle se propage. Et c’est quasiment en direct devant les caméras de télévision que les corps sont exhumés. Julie et Mélissa, fillettes sans histoire âgées de huit ans, font la Une des médias du monde entier. Les émissions spéciales se succèdent. L’onde de choc est terrible. Les gens se sentent personnellement meurtris dans leur chair.
A Chapelle-lez-Herlaimont comme ailleurs, le choc émotionnel est considérable. Sur le devant de leur maison, des gens érigent des potences. A leurs fenêtres, d’autres font pendre des mannequins grandeur nature représentant Dutroux.
Sur la place du village, le sacro-saint tournoi de balle-pelote programmé ce dimanche-là commence en retard. Chacun, désemparé, interpelle le bourgmestre Patrick Moriau. Chacun demande au « politique », au député du coin, de ne pas laisser passer cette histoire, de faire quelque chose …
Ce n’est pas le politicien siégeant à Bruxelles qu’on apostrophe. C’est l’élu de la nation. Ce n’est pas le député fédéral qu’on interpelle. C’est l’homme censé représenter les citoyens, défendre leurs intérêts et les protéger.
Patrick Moriau est-il devenu ce jour-là, sans le savoir, commissaire parlementaire ? Dans les jours qui suivent, l’abondance et le ton du courrier qu’il reçoit témoignent en tout cas du désarroi de la population. Elle lui demande de réagir. Elle veut la vérité.
La Commission s’y emploiera et il s’y emploiera. En attendant, il doit calmer les esprits qui s’échauffent. On est au bord du soulèvement populaire.Certains veulent aller tout casser devant les prisons. Les gens vivent les événements au fond d’eux-mêmes. L’intensité dramatique a depuis longtemps balayé la réflexion rationnelle à propos d’un fait de société. Et d’autant plus dans cette région carrefour de l’affaire Dutroux. Car ici, il suffit d’un vélo pour rejoindre Sars-la-Buissière, Jumet ou Marchienne-au-Pont.
D’ailleurs, lorsqu’un registre de condoléances est ouvert à la maison communale, des milliers de gens se pressent pour y apposer leur signature. Au total, la commune en recensera plus de 10.000. A titre de comparaison, lors de la mort du Roi Baudouin, un registre semblable n’a pas recueilli plus de 400 à 500 paraphes. C’est dire le séisme …
L’affaire a été suivie de près. Au fil du temps, le visage des enfants est devenu familier. Les appels pathétiques des parents résonnent encore dans bien des esprits. Leurs apparitions à la télévision, la mine défaite, dans une immense dignité, défilent encore devant nos yeux. Les affiches de disparition apposées partout, et jusque dans le Sud de l’Espagne, appartiennent déjà à l’inconscient collectif. Les voyages épiques de ces parents aux quatre coins du monde afin de vérifier le moindre élément symbolisent à jamais la quête de la vérité.
Bref, tout le monde a suivi les multiples épisodes de la tragédie. Tout le monde s’est identifié aux parents. Tout le monde cherche à comprendre. Et beaucoup de gens tomberaient même dans la psychose. A Chapelle-lez-Herlaimont, au cœur même de la zone sillonnée en tous sens par Marc Dutroux, chacun était en tout cas aux aguets depuis un certain temps. Patrick Moriau, bourgmestre de l’entité, avait d’ailleurs reçu en cette fin d’année 1995 quantité de plaintes de ses concitoyens, selon lesquelles « on » aurait remarqué qu’une voiture de grosse cylindrée circulait aux abords des écoles. Et la rumeur se propage : « on » ferait des photos d’enfants afin de les enlever.
Psychose, vous avez dit psychose ? Rationnellement, même si les vérifications d’usage ont été faites et les mesures de sécurité prises, on pourrait le croire. Car le pays connaît toute une série d’enlèvements.
Quoi qu’il en soit, même si l’inquiétude au sujet de ce manège d’une Mercedes autour des écoles de la région pouvait s’apparenter alors à une « rumeur de village », l’information prendra pleinement son sens après coup.
En effet, dès avant la découverte des corps de Julie, Mélissa, An et Eefje, elle signifie que la population avait déjà établi un rapprochement entre tous les enlèvements. Instinctivement et intuitivement ? Sans doute ! Sur base de déductions de bon sens ? A l’évidence ! Car toutes ces affaires d’enlèvement présentent des similitudes on ne peut plus flagrantes :
- rapprochement dans le temps et dans l’espace ;
- enlèvement le long d’un axe de circulation important ;
- disparition sans laisser de traces ;
- disparition d’enfants n’ayant aucune raison de fuguer.
Au total de ces « coïncidences » plus que troublantes, la conviction est ancrée dans la population : les agissements émanent d’une seule et même bande. Pour preuve : le 15 août 1996, date de la libération de Sabine Dardenne et de Laetitia Delhez, chacun s’attend à ce que l’on retrouve sous peu Julie Lejeune et Mélissa Russo. Autrement dit, de l’avis unanime, Marc Dutroux, le responsable de l’enlèvement de Sabine et Laetitia, doit être celui qui a enlevé tous les enfants dans ce pays … Mais à vrai dire, qu’importe comment la population a abouti à cette conclusion. Elle y est arrivée naturellement. Elle a établi un lien entre tous les événements. Ce qu’aucun policier, aucun gendarme, aucun magistrat, aucun enquêteur n’a réussi à faire ! Le constat est terrible : tout le monde part du principe que toutes les disparitions sont liées, mais aucun enquêteur n’effectue apparemment le moindre rapprochement.
L’état de leurs investigations, de leurs informations, de leurs perquisitions, ne permettait matériellement pas de le faire ! Du moins à en croire leurs allégations devant la Commission d’enquête parlementaire. Et chacun de se défendre bec et ongles. Les enquêteurs brugeois en charge du dossier An et Eefje expliquent ainsi, par exemple, avec force gestes et trémolos dans la voix, qu’ils travaillaient sur un enlèvement d’adolescentes alors que Dutroux est un pédophile. Le rapprochement est donc impossible.
Le procureur du Roi Marchandise, lui, prétend sur les antennes de la RTBF qu’un rapprochement avec Dutroux n’était pas possible. Mais pour une raison inverse : au vu de ses antécédents, Dutroux n’est pas répertorié comme pédophile. Or, il convenait de rechercher un … pédophile.
Et les exemples de ces « contradictions » apparentes et effarantes ne manquent pas. Ils sont même légion tout au long du dossier.
Bref, alors que le bon sens populaire établit des rapprochements tout comme d’ailleurs les parents, pour qui leurs filles étaient toujours vivantes -, le «bon sens judiciaire », lui, n’y parvient pas. Alors que la population sans posséder le moindre élément de l’enquête, la moindre information sur Dutroux ou le moindre tuyau d’informateur ! établit un lien entre tous les enlèvements, les autorités chargées de ces dossiers échouent lamentablement. Alors que les citoyens ont le sentiment qu’une bande agit quelque part, les policiers donnent le sentiment de ne pas agir. Malgré les éléments affluant de toutes parts, aucune autorité de police ou de justice ne les a officiellement mis ensemble. Personne, ni à la gendarmerie, ni au parquet ni dans les bureaux des juges d’instruction, n’a pu (ou voulu ?) reconstituer le puzzle. Personne n’a (toujours officiellement du moins) tenté de trouver des points communs entre les multiples affaires en cours. Elles étaient pourtant si proches. Mais apparemment, du côté de la réalité judiciaire, elles sont restées si lointaines …
Bref, même si le bon sens populaire n’a pas toujours loin de là ! raison, il y a de quoi se poser des questions sur le « raisonnement judiciaire » ! Et ces questions-là, la Commission d’enquête parlementaire se les est posées. Elle les a également posées à tous les acteurs et intervenants du dossier : gendarmes, procureurs, juges d’instruction, policiers, Pjistes …mais aussi familles des victimes.
Pendant des semaines, ces « professionnels » ont été soumis au feu des questions des parlementaires. Pendant des semaines, ils ont dû s’expliquer sur la manière dont ils avaient conduit leur enquête. Certains ont menti. Certains se sont contredits. D’autres ont tenu un langage de bois. D’autres encore se sont retranchés devant le manque de moyens mis à leur disposition. Tous se sont attribué un rôle mineur, se sont déchargés sur autrui de leur responsabilité, ont minimisé leurs fautes et leurs erreurs. Et, alors que des gamines en sont mortes, alors que d’autres garderont à jamais enfouies en elles les traces indélébiles de leurs sévices, quasiment personne ne s’est repenti, n’a exprimé de regrets quant à l’échec de sa mission. Compte-rendu …